Organisons nous
Texte écrit le 6 février 2019 par Camille
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Je n'ai pas écrit de "bilan" depuis plusieurs actes, car ce n'est jamais facile d'écrire, d'exposer ses idées, de se livrer et de devoir faire face aux critiques, aux débats, aux désaccords. Mais cette nuit, j'ai tout repassé en boucle dans ma tête, jusqu'à rêver des manifestations. Je me suis rendue compte que ça me prenait vraiment la tête et que tout ce mouvement prenait beaucoup de place dans ma vie. Ce qu'il en ressort, c'est vraiment de la colère et de la déception. Parce que je me sens, je nous sens méprisés. C'est étrange ce sentiment de ne pas, pour une fois, tout porter sur moi, nous sommes un groupe et nous subissons tous les mêmes choses, et la chose qui me dérange le plus, au delà de l'indifférence, c'est le mépris. Quelle sensation horrible de se sentir méprisés, moqués, critiqués en permanence.
On peut bien sûr revenir sur les médias qui mentent, sur les arrangements entre politiciens et journalistes, sur les gens qui restent devant leurs télés et qui croient tout ce qu'on leur dit, mais on peut, et on doit, surtout parler des interventions casi systématiques que Castaner fait avant chaque acte, chaque manifestation. Monsieur est allé voir les policiers blessés, et on voit quelques hommes forts physiquement, bien protégés, qui racontent qu'ils ont reçu des pavés ou "du mobilier urbain", qu'ils sont blessés et choqués, qu'ils étaient parfois 5 contre 100 manifestants. Tout ça a été diffusé juste avant la manifestation d'hier. La violence a toujours existé, dans les manifs ou ailleurs, entre humains, contre les animaux, contre le matériel... Donc oui, il y a des gens violents dans les manifestations, mais nous ici présents, savons que c'est une minorité. Nous le savons d'autant plus car nous sommes nombreux et vouloir stopper les violences et les dégradations. Mais, les "violences" des quelques manifestants qui viennent pour en découdre sont infimes par rapport aux violences policières. Déjà parce que les manifestants ne sont pas armés, et la différence est énorme. 5 CRS contre 100 manifestants non armés ne risquent pas grand chose. Si le nombre faisait la force, dans ce genre de situation j'entends, cela se saurait, et nous aurions évité bien des rafles... 100 hommes non armés restent plus faibles que 5 hommes armés. Ces hommes armés ont mutilé des gens à vie, les rendant handicapés pour certains, incapables d'exercer leur profession, et les rendant choqués, vulnérables. Pour autant, ces armes circulent librement dans la police alors qu'il a été prouvée qu'elles sont dangereuses, et elles ne sont pas utilisées à bon escient. Je veux bien entendre qu'un homme en danger doive se défendre, mais un homme non armé ne représente pas une menace directe pour un homme armé.
Je peux bien sûr revenir sur l'attaque, car oui c'est une attaque, comme Jérôme Rodriguez. Jusque là, nous avions plusieurs photos et témoignages de gens blessés, mais peu d'images le prouvant, en effet, nous ne sommes pas tous en permanence en train de filmer. Donc, même si nous, dans nos rangs, nous savions que ces gens avaient été blessés en manifestations par les armes des FO, il n'y avait pas de preuve à proprement parler, pas de preuve pour les médias et les politiciens. Or, Jérôme Rodriguez filmait les FO lors de son attaque, il est immobile, presque isolé, il n'y avait pas foule autour de lui, il n'y avait aucune violence à ce moment là, aucune menace pour les FO, et pourtant l'un d'eux lui a tiré dessus, comme ça, sans raison, et au niveau de la tête. Il me semblait que ces armes devaient être utilisées sur les membres inférieurs en priorité, et en aucun cas au niveau de la tête. Malgré cette preuve indiscutable, Castaner, après avoir visionné les images, a réussi à dire que Rodriguez chargeait les FO et qu'ils ont agit en légitime défense. Voilà ce qu'est le mépris, le mensonge.
Le mépris, je l'ai vécu hier, mardi 5 février, et je peux vous dire qu'il a été violent, bien plus violent que tout ce que j'ai pu citer dans mes différents écrits, et pourtant encore une fois, je n'étais pas visée directement. Nous sommes maintenant à trois mois de mobilisation et nous avons demandé de l'aide aux syndicats pour un appel à la grève. Ils se sont enfin décidé et donc organisé la journée d'hier. L'ont ils fait pour qu'on leur foute la paix, qu'on arrête de les "harceler", l'ont ils fait pour se donner bonne conscience, pour montrer qu'ils se sentaient concernés par le mouvement? Je vis à une heure de Dijon, et dans ma petite ville il y a une usine composée à 95% de femmes, donc 95% d'elles au smic, certaines en CDD, qui fabriquent des sacs à mains de luxe qu'elles ne pourront jamais s'offrir. La CGT ne leur a pas fait passer l'information pour la grève. Personne ou presque n'était au courant. Les médias n'en n'ont pas (ou très peu) parlé, donc les salariés qui regardent la télé n'étaient pas au courant et n'ont pas pu se renseigner. Les salariés présents sur les réseaux ne sont pas forcément sur les pages gilets jaunes, en résumé donc, se sont, sur une ville de 4500 habitants, plus de 600 salariés qui n'ont pas été mis au courant de la grève. Les écoles n'ont pas suivi non plus (je parle toujours de ma ville), et je ne parle même pas de tous les autres corps de métier. En résumé, là où je vis et dans les environs, très peu de personnes étaient au courant de cette grève, tellement elle a été étouffée. J'ai vu ce matin sur Facebook que des gens avaient partagé une info LCI disant "le flop de la CGT". Voilà donc le mépris une fois de plus.
La grève ?
Bref, malgré ça, je suis allée à Dijon, au rendez vous de la place Wilson. Je pense qu'au plus gros de la manifestation, nous étions environ 3000. Soit moins que la moyenne des samedi. J'entends que ce n'est pas évident de faire la grève, parce que les gens jugent, les collègues, les patrons, les amis, la famille, mais aussi parce que lorsque l'on est au smic ou à mi temps par exemple, une journée de travail et donc une journée de salaire c'est précieux. Je comprends ça, je le respecte, mais nous sommes tous d'accord pour dire que les marches le samedi ne suffisent plus et pour autant, lorsqu'enfin les syndicats se mobilisent, nous ne les suivons pas. Je vais donner un exemple, il est ce qu'il est. Lorsque vous jouez au Monopoly, vous dépensez 1000 euros de votre argent fictif pour acheter une rue, puis vous dépensez ensuite 1500 euros pour y mettre un hôtel. Vous avez donc dépensé 2500 euros, c'est un trou dans votre budget fictif, mais lorsque votre adversaire passera dans votre rue, il vous versera alors 3000 euros, vous aurez donc gagné 500 euros. Il y repassera le tour suivant, et le tour suivant, et vous serez ainsi non seulement remboursés, mais vous aurez en plus gagné de l'argent, et cet argent vous servira à acheter d'autres rues, d'autres hôtels, et à la fin vous serez riches. Alors perdre une journée de salaire, j'entends, ce n'est pas plaisant, mais si vraiment, une vraie grève générale était annoncée et suivie, alors oui vous auriez perdu 30, 50, 70 euros peut-être, mais vous finiriez par être gagnants. Parce que si nous bloquons réellement le pays, la circulation, les commerces, les livraisons... et bien le gouvernement n'aurait pas le choix que de nous écouter. Parce que dites vous bien que même si vous perdez de l'argent, même si pendant quelques temps vous ne pourrez manger que des pâtes (ce qui est déjà le cas pour bon nombre d'entre nous), dites vous bien que le gouvernement perd aussi. Dites vous bien que même si le président a un boulanger particulier, si on ne fournit plus la farine à ce dit boulanger, et bien le président n'aura plus de pain. Le but d'une grève n'est pas juste de marcher dans les rues avec des slogans, il est de bloquer le système, la société. Et dites vous bien que vous, nous, nous savons ce que c'est que de compter notre argent, de faire des choix financiers, mais eux ne savent pas. Ils ne savent pas ce que c'est que de choisir entre partir en vacances ou changer de voiture. Or, si nous les empêchons d'avoir le choix, peut-être comprendrons ils enfin. Si nous les empêchons de manger ce qu'il veulent, ce grâce à nous ils ne peuvent plus mettre de l'essence dans leurs voitures, alors peut-être qu'ils nous écouteront. Et le but de la grève le voilà. Il ne faut pas croire que les riches ont accès à tout parce qu'ils ont de l'argent, si le pays est bloqué, il ne seront pas approvisionnés, tout comme nous.
Revenons à la manif du 5
Pour revenir à cette "manifestation" d'hier, à Dijon, je suis très en colère, et pour en avoir discuté avec bon nombre de personnes présentes, le bilant est le même. Nous nous sommes tous alignés derrière la voiture de la CGT, et après 50 minutes de marche, il y a eu 3 discours. Je ne pourrai pas les résumer, car le premier a commencé par "nous avons obtenu une hausse de la prime d'activité", à partir de là, mes oreilles se sont fermées, car nous savons que cette prime est soumise à de nombreuses conditions. Je pensais que nous allions repartir, tous ensemble continuer de marcher, d'autant plus qu'une RDV a été donné à la bourse du travail pour un débat. La bourse appartient logiquement au peuple mais la CGT s'en est emparée. Les gilets jaunes, oui oui les gilets jaunes seulement, sont partis en direction de la bourse, les CGT et d'autres personnes sont restés à discuter après les discours. Rapidement, je me suis rendue compte que la CGT ne nous suivait pas, à part quelques personnes isolées, à défaut de nous mener. A partir de là, et sans surprise, les groupes se sont formés, ceux qui voulaient aller à la bourse, ceux qui voulaient rester à la préfecture, ceux qui sont rentrés chez eux... De fait, nous nous sommes retrouvés peu nombreux devant la bourse, où nous avons été accueillis par une secrétaire visiblement à 16h45, qui nous disait que nous n'entrerions pas, et que de toute façon, à 17h, les locaux fermaient. Nous avons donc fait tout le chemin inverse de la manifestation pour se rendre au point de RDV donné et on nous a clairement fermé la porte au nez en nous disant qu'on n'avait rien à faire là, que ce n'était pas prévu etc etc... Le but d'aller à la bourse était simplement de prendre place dans une pièce calme pour discuter entre nous, débattre, échanger, rien de plus. Je suis partie, je n'ai même pas voulu insister ou attendre de voir ce qui allait se passer, j'ai préféré partir, déjà bien énervée par cette journée de merde.
Je le dis haut et fort, je me doutais que je n'allais pas être ravie par cette journée, mais je ne pensais pas me coucher aussi énervée, agacée, dégoûtée, et je peux dire que si j'avais su que les choses se passeraient ainsi je ne serai pas allée à Dijon. Alors, j'entends, cela va contre ce que je disais plus haut en parlant du manque de manifestants, du manque de grévistes etc, mais tout es lié. Si nous avions été plus déterminés, tous, plus au courant, plus informés, nous airions été plus nombreux et la CGT (à Dijon toujours), ne nous aurait pas baladés comme elle l'a fait. Je me rendrai à la manif samedi à venir, mais je m'y rendrai sans être convaincue de quoi que ce soit, sans rien attendre de rien ni personne, et je vais tenter d'arrêter d'être déçue. Entendons nous bien, je ne blâme personne, en tout cas personne au sein des gilets jaunes. Je n'aime pas dire "on" ou "nous", "notre" mouvement etc, mais il faut se rendre à l'évidence, nous sommes seuls. Nous ne pouvons compter que sur nous, car les routiers ne sont pas là, les agriculteurs non plus, les profs, les syndic, les ouvriers... Il y a probablement un peu de tous ces gens dans le mouvement et dans les manifs, bien sûr, mais il n'y a pas de mouvement fort de la part de groupes. Une grève des routiers, tout simplement, c'est un pays bloqué, car ils transportent absolument tout, la nourriture, les boissons, l'essence, les matériaux etc... Des enseignants en grève se sont des millions de parents qui doivent s'organiser pour faire garder leurs enfants, sauf si les dits parents se mettent en grève également. Il suffirait finalement de peu de choses pour que nous soyons plus forts et plus nombreux. Mais où êtes vous, où sommes nous?
Manifestation à Dijon
Nous allons donc continuer à marcher les samedis, sur un parcours tracé, car de plus en plus de leaders se mettent en avant? Je ne suis pas contre l'idée d'un ou plusieurs leader(s), mais il serait intelligent et constructif que nous débattions ensemble, que nous cherchions des solutions et des modes d'actions ensemble. Depuis le début du mouvement, le parcours a toujours été plus ou moins semblable, en tous cas, tous les samedis, aux alentours de 17 heures, nous nous retrouvons place de la république, soit.
Mais pourquoi? Pour faire tomber la grille? Oui nous en sommes capables, mais après?
Que ferons nous de plus après avoir fait tomber cette grille?
Nous savons tous qu'elle est protégée par des dizaines de FO, samedi dernier il y avait plus de 10 camions sortis, pas loin de 80 personnes à pieds, qui nous ont tous encerclées et gazés, qui nous couraient après. J'ai vraiment eu peur, quand tu as 10 flics derrière toi qui te chargent, même si tu n'as rien à te reprocher tu as peur. Alors je sais qu'un petit groupe est reparti en ville, pour ma part, je ne les ai pas vus, donc pas suivis, mais quoi qu'il en soit, il faut que nous arrêtions absolument de rester place de la république, car nous savons que nous serons gazés, chargés et frappés. Bien sur que quoi que nous fassions et où que nous allions le résultat sera le même, le but est de gagner du temps au maximum, de rester unis et soudés, retourner au centre ville et faire des allers et retours ou bien de rester immobiles nous ferait gagner du temps, peut-être. Sont ils assez bêtes pour gazer et charger le centre ville plein de touristes et de gens venus faire du shopping avec leurs enfants ?Vous me direz qu'ils ont déjà gazé la rep quand il y avait le marché de noël, je le sais, j'y étais, mais dans une grande rue pleine de commerces et de gens, peut-être n'oseront ils pas? Et s'ils osaient, et bien nous irions ailleurs. Il ne faut plus se disperser, nous devons avancer ensemble, et ne plus se perdre de vue. Lorsque les premiers gazs sont tirés, il faut que nous nous donnions un mot d'ordre pour rester ensemble, ne pas rester dans les gazs, certes, mais nous retrouver à un seul et même endroit. Nous devons cesser de fuir, oui c'est insupportable ces putains de gaz, oui nous avons froid, nous sommes mouillés, nous avons peur j'entends tout ça. Nous sommes fatigués et nous en avons marre. Ne sont-ce pas toutes ces raisons qui doivent justement nous pousser à nous battre d'avantage? 12 samedi et aucune amélioration, je n'en peux plus de ce mépris, de cette provocation, de ses mensonges, de cette violence. Nous savons sur qui nous ne pouvons pas compte, mais nous savons sur qui nous le pouvons.
Organisons nous.
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